(1803) Lettres sur la danse, dernière édition augmentée en 4 vol. Avec les programmes de ballet. Tome II [graphies originales] « Avertissement. » pp. -1
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(1803) Lettres sur la danse, dernière édition augmentée en 4 vol. Avec les programmes de ballet. Tome II [graphies originales] « Avertissement. » pp. -1

Avertissement.

J e vais parler librement et avec franchise des soi-disans maîtres des ballets ; ce n’est point contre ceux qui se distinguent dans cet art difficile, et qui embellissent par leurs productions les théatres sur les quels ils exercent leurs talens, que mes observations sevéres sont dirigées. Ma critique ne porte donc que sur cette masse monstrueuse de danseurs et de figurans médiocres, qui ont usurpé le titre de maîtres de ballets. La hardiesse de leur ignorance les a conduit dans une route dont les sentiers leur étoient inconnus, en marchant sans guide et au hasard, ils ne sont jettés dans un labyrinthe obscur dont le tracé ingénieux échappoit à leurs regards. Ils s’y sont entièrement perdus.

Cet essaim ou cette fourmillière de copistes infidèles s’est propagée, et en se répandant sur tous les théatres possibles, ne pouvant rien créer, ils sont attachés à copier les productions de l’imagination ; ils en ont flétri les fleurs et les fruits ; ils m’ont estropié pendant cinquante années de toutes les manières. Ils dégradèrent mes compositions, en ne les présentant que par lambeaux. Ils firent plus encore ; ils réunirent la fourberie à l’incapacité ; mon nom se trouva placé sur leurs affiches mensongères et étoit pour eux un passe-port capable de favoriser l’entrée libre de leurs contrebandes.

Las de me voler ils ont pillé mes confrères, et leurs productions ont été mutilées à leur tour.

Je compare ces copistes détestables aux harpies de la fable ; comme elles, ils gâlent tout, ils empoisonnent tout, et la beauté sous leurs mains crochues acquiert tous les traits repoussans de la laideur.

Qu’ils reçoivent la juste correction que je leur donne. Qu’ils étudient, qu’ils profitent de mes avis ; qu’ils imaginent et qu’ils créent à leur tour. Fatigués de copier les autres, qu’ils s’attachent à imiter la nature ; alors ils seront poètes et peintres, et leurs tableaux seront originaux.

Le repentir de leurs erreurs les conduira à l’ecole du bon goût. Je m’empresserai à leur prodiguer mes éloges, j’applaudirai sincèrement à leurs succès, et je les féliciterai d’avoir aggrandi les limites que j’ai posées, mais que le tems et l’âge ue mont point permis d’étendre davantage. Tels sont les voeux que je fais pour eux et pour la gloire d’un art, qui n’a point encore acquis le dégré de perfection qu’il peut atteindre.