(1909) [« Voie lactée, ô sœur lumineuse »] « [« Voie lactée, ô sœur lumineuse »] »
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(1909) [« Voie lactée, ô sœur lumineuse »] « [« Voie lactée, ô sœur lumineuse »] »

[« Voie lactée, ô sœur lumineuse »]

Voie lactée, ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses,
Nageurs morts, suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses ?
Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent.
A sons perdus, leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente, à reculons.
Destins, destins impénétrables,
Rois secoués par la folie…
Et ces grelottantes étoiles…
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l’histoire accable.
Luitpold, le vieux prince régent,
Tuteur de deux royautés folles,
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles,
Mouches dorées de la Saint-Jean ?
Près d’un château sans châtelaine,
La barque aux barcarols chantants,
Sur un lac blanc et sous l’haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait, cygne mourant, sirène.
Un jour, le roi, dans l’eau d’argent,
Se noya, puis, la bouche ouverte,
Il s’en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte,
Face tournée au ciel changeant…
… Juin, ton soleil, ardente lyre,
Brûle mes doigts endoloris.
Triste et silencieux délire,
J’erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d’y mourir.
Les dimanches s’y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises ;
Les fleurs, aux balcons de Paris,
Penchent comme la tour de Pise.
Soirs de Paris, ivres du gin
Flambant de l’électricité.
Les tramways, feux verts sur l’échine,
Musiquent, au long des portées
De rails, leur folie de machines.
Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l’amour de leurs tziganes,
De tous leurs siphons enrhumés,
De leurs garçons vêtus d’un pagne,
Vers toi, toi que j’ai tant aimée,
Moi, qui sais des lais pour les reines,
Les complaintes de mes années,
Des hymnes d’esclave aux murènes,
La romance du mal-aimé.
Et des chansons pour les sirènes.
Guillaume Apollinaire.