(1933) De mon temps… « Alfred Jarry »

Alfred Jarry

D’où qu’il vînt, de son logis de la rue Cassette ou du « Phalanstère » de Corbeil, Alfred Jarry avait toujours l’air d’un pantin sorti d’une boîte à surprise. Il y avait en lui quelque chose de mécanique et d’articulé, et ce fut sous cet aspect qu’il m’apparut la première fois que je le rencontrai au Mercure de France. A cette époque, la revue, fondée et dirigée par M. Alfred Vallette, occupait, au numéro 15 de la rue de l’Echaudé-Saint-Germain, le premier étage d’une vieille maison qui mériterait bien qu’on y apposât une plaque commémorative, car elle fut le siège d’un des centres littéraires les plus actifs des dernières années du siècle passé. Une partie de l’histoire du Symbolisme est liée à cet antique immeuble d’où sortirent les premiers volumes qui portèrent sur leur couverture jaune l’empreinte du caducée.

Ils commencent à devenir rares ceux qui furent jadis les « amis » du vieux Mercure de la rue de l’Echaudé, et ce n’est pas sans mélancolie que je me reporte au temps où je montais l’escalier obscur qui conduisait au bureau où l’on était toujours certain de trouver M. Alfred Vallette à sa table de travail. Cependant, une fois par semaine, le mardi, le directeur fermait ses registres, et sa porte s’ouvrait aux visiteurs familiers de la maison. Ces mardis étaient aussi le jour de réception de Mme Rachilde qui accueillait les survenants avec une cordiale bonne grâce et une amicale camaraderie. Il régnait à ces réunions une liberté, franche de toute contrainte. On était là entre écrivains et chacun s’y montrait tel que lui-même. Ce serait nommer toute la jeune littérature d’alors, si j’énumérais les mardis tes de la rue de l’Echaudé. Ces réunions étaient fort nombreuses et fort animées, et ce fut à l’une d’elles que je fis la connaissance d’Alfred Jarry.

J’avais reçu de lui deux curieux petits volumes intitulés Les Minutes de Sable mémorial et César Antéchrist. Ils attestaient chez leur auteur un esprit singulièrement biscornu où l’hermétisme se mêlait à la bouffonnerie. C’était à la fois savoureux et saugrenu. La bizarrerie des images s’exprimait par d’étranges déformations verbales. La lecture de ces livrets n’était pas aisée et il fallait pour les déchiffrer en avoir la clé, mais, l’avait-on, elle vous conduisait à des absurdités volontaires et à des énigmes vides de sens. Dans un de ces volumes apparaissait un personnage grotesque et facétieux, une sorte de fantoche ventripotent et cocasse qui répondait au nom cubique de Ubu. A quoi pouvait bien ressembler cet Alfred Jarry dont on se contait déjà les hauts faits et dont on se répétait déjà la légende de philosophe pataphvsicien et d’éleveur de hiboux en chambre ?

Alfred Jarry était un petit homme trapu, au buste lourd, planté sur des jambes arquées. Dans un visage blafard, aux traits fins et contractés, à la mince moustache brune, luisaient des yeux brillants d’un éclat métallique. Au bas de culottes courtes, des mollets entourés de jambières aboutissaient à des pieds chaussés de croquenots à semelles spongieuses. Vêtu, sous son veston, d’un chandail, il avait l’air d’un coureur cycliste ou d’un livreur de magasin en faillite. Solidement piété, il paraissait vigoureux et souple, malgré les ravages précoces de la misère et de l’alcool. Des gestes brusques et désaccordés, une voix qui, bien que saccadée, semblait mâcher de la bouillie, complétait le personnage qui, les poches gonflées d’outils à bécane, parmi lesquels on apercevait la crosse d’un vieux revolver, à la fois sordide et inquiétant, tenant du chemineau et du cambrioleur, allait bientôt devenir célèbre du jour au lendemain, et, dissimulé derrière l’énorme gidouille du Père Ubu, lâcher à la face du public le « mot » que Cambronne fît héroïque et auquel, par l’adjonction d’une lettre sonore, il conféra on ne sait quoi de plus vibrant, de définitif et d’absolu.

Ce fut dans la soirée du 10 décembre 1896 que Ubu Roi, d’Alfred Jarry, affronta pour la première fois les feux de la rampe. On sait les origines scolaires de cette farce destinée à vilipender un professeur du lycée de Rennes. Due à la collaboration de plusieurs des élèves de sa classe, Jarry la fit sienne au point qu’il en arriva à s’identifier au monstrueux bonhomme dont il adopta par la suite le parler ubuesque après le lui avoir inventé. Or, ce soir-là, il s’agissait de le montrer au public dans sa royauté scatologique, absurde et malfaisante, « le croc à phynances » à la main, entouré de ses « Palotins », entre sa femme, la mère Ubu et le capitaine Bordure. Le théâtre de l’Œuvre s’était chargé de la présentation et Gémier avait accepté de tenir le rôle d’Ubu. Quant à Jarry, il s’était réservé de faire précéder le spectacle de quelques mots d’introduction. Aussi le vit-on s’asseoir devant une table et une carafe de conférencier, vêtu d’un habit noir trop large, le cou serré d’une étonnante cravate bouffante en mousseline, le visage enfariné, plâtré, maquillé, à la fois fantomatique et lamentable, lisant d’une vois indistincte un texte dont on n’entendit à peu près rien. Puis, le rideau se leva, et Ubu lança « le mot ».

Ce fut « le mot » qui, accueilli des spectateurs par des rires ou par des sifflets, par des applaudissements et des huées, eut les honneurs de la soirée. Il voltigea du parterre aux galeries, s’échangea de fauteuil à fauteuil, tandis que se déroulait sur la scène la burlesque et féroce satire dramatique qu’est cet étrange ouvrage qui va de la charge la plus grossière et la plus enfantine à une sorte de symbolisme caricatural et philosophique. Gémier y fut admirable, sous le masque porcin d’Ubu. La presse partagea le dissentiment du public. Etait-on en présence d’une plaisanterie de mauvais goût, ou en face d’un chef-d’œuvre ? Quoi qu’il en fût, Jarry avait créé un type, un type qui le dévora, dont il transporta dans la vie le parler, dont il adopta en parlant de lui-même le « nous » souverain. Jarry, dès lors, ne fut plus que le Père Ubu

Parfois, il essaie de redevenir Alfred Jarry. Il écrit l’Amour en visites, l’Amour absolu,

Messaline, le Surmâle, mais ces publications n’excitent plus l’attention. Lorsque, en 1898, ses amis, Alfred Vallette, Ferdinand Herold, Pierre Quillard, Mme Rachilde louent à Corbeil la maison d’été qu’ils appellent le « Phalanstère », Alfred Jarry s’y installe avec eux. Il pratique la bicyclette, le canotage, la pêche à la ligne, et, grimpé sur un arbre, prend à l’hameçon les poulets du voisin. Ses amis partis, il achète un carré de terrain et s’y construit une cabane où il vit en sauvage. Parfois, il reparaît à Paris où il a conservé sa soupente de la rue Cassette, la « Grande Chasublerie » ainsi qu’il la nomme. Le revoici avec ses facéties ubuesques, ses paradoxes pataphysiciens, son jargon hermétique, ses gaietés glaciales, son comique sinistre, ses outrances, ses insanités ponctuées d’un rire qui grince. Qu’y a-t-il au fond de ce paillasse irrévérencieux et grossier ? Ceux qui l’ont connu disent que derrière cette apparence nauséabonde, il y avait un garçon têtu, timide, orgueilleux, épateur, mais débonnaire, candide en son cynisme, d’une indépendance farouche et d’une rigoureuse honnêteté. Pauvre père Ubu, le croc de la mort allait bientôt avoir raison de ses forces détruites, de ses tissus alcoolisés, de son ubuisme et de sa pataphysique ! Il s’éteignit doucement le 1er novembre de l’année 1907, à l’hôpital de la Charité où ses fidèles amis, le docteur Saltas et M. Alfred Vallette, l’avaient fait transporter.