(1913) Articles du Mercure de France, année 1913 « Tome CIV, numéro 385, 1er juillet 1913 »
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(1913) Articles du Mercure de France, année 1913 « Tome CIV, numéro 385, 1er juillet 1913 »

Tome CIV, numéro 385, 1er juillet 1913

L’Idylle vénitienne

Tome CIV, numéro 385, 1er juillet 1913, p. 68-78.

I. À l’Inconnue

Où êtes-vous, à cette minute, ô voyageuse que j’attends ?

Sur quelle page de l’atlas faut-il que je cherche le lac, la forêt couronnée d’or, la plaine vêtue de pampres, la petite ville blottie sous l’automne, qui se mirent, au passage, dans les vitres de votre wagon, tandis que mes désirs vous appellent ?

J’ignore d’où vous venez, chère étrangère, et si vous êtes blonde ou brune, et quel goût, sur votre bouche, a votre âme. Mais je sais que je vous reconnaîtrai tout de suite, parmi la foule, aux Giardini, devant San-Marco, sur la terrasse du Lido… Vous serez celle qui me plaira le plus… Et vive la belle aventure !

Vous, bercée par la chanson des rails, le front au carreau, les yeux perdus dans le ciel fugitif, vous ne rêvez pas d’amour. Vous ne songez qu’à l’Enchanteresse, toute blanche, là-bas, au bout du voyage, et qui vous sourit du seuil de la mer… Vous ne songez qu’aux palais de marbre, aux campaniles roses où nichent, côte à côte, les ramiers et les angélus, aux barcarolles, aux sérénades… Et cela suffit bien, pour l’instant !

Surtout, ne vous arrêtez pas en route… N’écoutez pas votre mari qui veut dormir, cette nuit, à Milano, et vous montrer, demain, le Musicien de l’Ambrosienne et l’Homme à la Hallebarde ! Ils ont le temps !… Au lieu que, moi, je me sens défaillir… je suis là, tout pâle, à penser à vous, à me dire : « Quel sera son nom : Sonia, Gretchen ou Kate ?… Aura-t-elle, comme un ruban bleu, sur ses seins menus, cette veine dont je raffole, et, dessous, le cœur innocent, le cœur tendre, le cœur en sucre qu’il faut à mon cœur ? »… et je mords le coin de mon mouchoir, je jette ma cigarette, je grelotte, j’ai chaud, j’ai mal…

Vite, vite, petite proie !

II. Prélude

Il n’y avait plus, dans le bar de l’hôtel, que moi — près de la fenêtre — et elle — devant la table des magazines.

Je m’amusais à parler seul, comme quand on rêve. Je disais : « Une dame est là, en face de moi… une dame qui regarde l’Illustrated-London… et qui boit une tasse de thé… et qui a de jolis yeux bleus, une jolie bouche rouge, un joli visage fin, un joli corps svelte et fragile… une dame que j’aimerais d’embrasser… »

Mais elle ne comprenait rien de tous ces mots, sans doute… Le journal qu’elle tenait ne tremblait même pas dans ses mains… « Les Anglaises, pensai-je, déçu, sont si rarement polyglottes ! »

Et j’ai achevé mon cocktail… j’ai fumé des cigarettes… j’ai chantonné un petit air triste.

Cinq minutes… Dix minutes… Un quart d’heure…

Enfin, elle s’est levée. Elle a sonné. Le barman est venu.

— Combien vous dois-je ? lui a-t-elle demandé, à voix très haute, en français, presque sans accent.

Et ses yeux, soudain, ont cherché mes yeux. Elle a souri.

Puis, très vite, elle s’en est allée.

III. Un rien

Elle était là, tout près, pendant la régate, dans la gondole voisine de la mienne, avec son mari et ses sigisbées.

Je regardais ses pieds menus… Je regardais sa cheville, un petit coin de sa cheville, à peine visible au ras de sa jupe.

Elle s’en est aperçue. Elle a rougi… Mais, doucement, doucement, en cachant sa main sous son réticule, elle a un peu levé sa robe.

IV. Symptôme

Moi aussi, j’étais invité à ce bridge, à bord de ce yacht.

Dès mon premier pas sur le spardeck, elle m’a vu… et, aussitôt, à la dérobée, — vite, vite, — elle a ouvert son petit sac, en a sorti sa glace de poche, s’y est mirée, une seconde, et, d’un geste furtif, a mis en ordre son tour de cou, son collier, ses cheveux, ses cils…

V. Silence

Nous étions seuls, dans le salon de l’hôtel, côte à côte.

Je lui disais : « Je vous aime !… Mes lèvres ont envie de vous !… Quand saurai-je comment sont vos seins, vos jarretières, vos baisers ? »

Mais elle ne répondit pas.

On n’entendait que le bruit menu des perles de son sautoir sur sa gorge haletante.

VI. Découverte

Un instant, pour nouer son voile à sa tête blonde, elle est restée immobile, un genou ployé, le pied droit sur la dernière marche, le gauche dans la gondole.

Au-dessous d’elle, le canal dormait, lisse et clair comme un miroir.

Maintenant, je sais qu’elle est brune et qu’elle se teint les cheveux.

VII. I Sonetti lussuriosi

— Le vilain livre ! m’a-t-elle dit, en me le rendant, ce matin… Vous aviez raison de ne pas vouloir me le prêter… Je n’en ai lu, d’ailleurs, que les quatre premières lignes. Cela m’a suffi !… Tenez… reprenez-le, vite ! Il me brûle les doigts !

Francesco Marcolini, rival des Aldes, l’imprima. Marco-Antonio Raimondi, copiant Giulio Romano, l’orna de seize gravures. Mais quelle bouche, fine et fardée, dessina ce petit arc rose — encore humide — au bas de la dernière page ?

VIII. À San-Zanipolo

Ils dorment, couchés dans leur gloire !

Ci-gît le fameux Dandolo !

Ci-gît Tommaso Mocenigo, vainqueur du Dalmate, du Hongre et du Bougre !

Ci-gît Vendramin, l’impavide !

Ci-gît Bertuci Valieri qui défit le capitan-pacha, lui confisqua ses étendards, et put forcer les portes Dardanelles !

Ci-gît Antonio Veniero qui prit Durazzo et quantité d’îles !

Ci-gît Michele Morosini qui prit Vicence et Bellune !

Ci-gît Orsino, comte de Petigliano, qui prit Brescello, Guastalla, Rovigo, Mantoue, Feltre, et mainte autre place forte !

Ci-gît Aloïso Trevisano, fils, frère et neveu de Doges, qui mourut, étant encore au collège, non sans avoir pris la petite fleur de ses deux cousines — Angélique, la joueuse de luth, et Violante, la nonnette !

IX. Le verre peint

La Rosalba, délaissant, pour un jour, ses pastels, a fait naître, d’une seule goutte d’or, au flanc de ce verre à liqueur, les neuf Muses.

Robe flottante, cheveux épars, elles courent, la main dans la main ; et, comme, au creux du cristal, j’ai versé un peu d’eau-de-vie de Dantzig, on dirait qu’elles dansent la ronde autour d’un tout petit lac, jonché de feuilles d’automne.

X. L’épitaphe

Dénouez le bouquet de violettes que j’ai glissé à votre ceinture… Effeuillez-le… Jonchez-en ce tombeau ! Jetez des fleurs à cette fleur !

HIC LILIUM JACET
1740-1758

Elle s’appelait Zerlina, sans doute, ou Cattina, ou Zulietta… Elle avait, pour sûr, le visage fin, la taille souple, la gorge ronde ; et, cependant, Pietro Longhi n’a pas fait son portrait… Bernis, en un tendre acrostiche, n’a pas célébré ses fossettes… Seingalt n’a pas baisé sa bouche !

C’était un petit lys blanc…

Chaque soir, tandis que, dans sa chambre, elle récitait sa prière, le bruit lointain du carnaval ou le chant des sérénades lui arrivaient à travers la vitre, mêlés au clair de lune. Un instant, elle se taisait, penchait la tête, tendait l’oreille, frissonnait un peu, puis reprenait son oraison.

Elle a dû mourir doucement, bien sage, bien calme et avec, aux lèvres, un gentil sourire… De quoi aurait-elle eu peur ? Le ciel l’attendait, si proche ! Ne s’était-elle pas, la veille, confessée de toutes ses fautes… d’avoir, une fois, respiré trop longtemps une rose… de s’être trouvée jolie, en se regardant à la glace… d’avoir laissé la brise, — un jour d’été, sur le balcon, — soulever le bas de sa jupe, frôler ses genoux et, comme une main fraîche et furtive, caresser sa chair secrète… ?

XI. Le condottiere

Une maritorne a médit de vous ?… Qu’importe !

Voyez, devant San-Zanipolo, Bartolomeo Colleoni…

Main aux rênes, tête haute, il va, malgré pluie et bourrasque, son chemin éternel, et ses yeux, dardés sur son grand rêve, ne voient même pas les pigeons qui, tout le jour, le long de ses bras invincibles, alignent leurs petits cacas.

XII. Ad augusta per angusta

Hélas, il était fermé !

— Vous voyez… chuchotait-elle… je ne vous avais pas menti ?… Non ! n’essayez pas de le déchirer ! Laissez-le tranquille !… Laissez-moi tranquille… je vous en prie… laissez-moi tranquille !

Mais, comme le gondolier regardait ailleurs, et que son mari, les yeux au ciel, comptait les astres, elle a pris, dans son sac d’or, ses ciseaux à ongles et, sous sa robe, en souriant, me les a glissés dans la main…

XIII. La dînette

À Torcello, pour goûter sur l’herbe, elle a acheté des pralines, un plein petit réticule d’humbles pralines rouges.

Assise à côté de moi, elle s’amusait à les poser, une à une, entre mes lèvres.

J’avais faim.

— Encore ! Encore ! lui disais-je, aussitôt la bouche vide.

— Attention ! répondait-elle… Il n’en reste plus que sept… que six… que cinq… que quatre… que trois… Il n’en reste que deux, à présent !… Il faudra en être économe ! Il ne faudra pas les croquer ! Il faudra les sucer tout doucement, ces deux-là !

Et elle a ouvert son corsage.

XIV. Un peu de mythologie

Ça l’amusait !

La nuque au dossier du fauteuil, les yeux mi-clos, elle souriait, surprise et ravie.

— Vos baisers, soupirait-elle, vos baisers, c’est drôle, se sont faits tout menus ! Ils grimpent le long de ma jambe, à présent, comme un petit insecte agile !

Zeus ne s’est-il pas mué en fourmi, pour atteindre la nymphe Klitoris ?

XV. Hélas !

Tout le jour, je vous ai toute à moi, à moi seul, rien qu’à moi, dans mon palazzino… Il y a tant de choses à voir, à Venise, tant de Tintorets, tant de Véronèses, qu’il faut bien que vous quittiez l’hôtel, aussitôt que paraît l’aurore, et n’y rentriez qu’à la brune ? Votre mari l’a, enfin, compris !

Mais, dès la première étoile, il redevient votre maître… Il s’assied à table, près de nous ; il nous accompagne à la sérénade ; il vous emprisonne, hélas, dans sa chambre ! Et je suis Werther ; vous, Charlotte !… Et je monte mon escalier en pleurant… Et j’ai envie de mourir… J’ouvre mon dictionnaire de rimes… je cherche, dans Mac-Ferson, quelque triste lied à traduire… je m’accoude à ma fenêtre… je parle de vous à la brise, au silence, au clair de lune… j’écoute les campaniles chanter, de leur voix narquoise, les heures qui nous séparent…

Que ne vous ai-je connue au temps heureux du solstice estival, où la nuit, du bord du crépuscule à la lisière de l’aube, n’est plus qu’un petit pont de jade, tout petit, entre deux rivages roses !

XVI. L’épisode de Paolo et de Francesca

Bravant le sourire du lift et des caméristes, je m’étais, au sortir du lunch, faufilé dans sa chambre… Un petit rhume, depuis la veille, la tenait couchée… Comment vivre un jour, sans la voir !

— Partez vite !… Je vous en supplie, partez vite ! hoquetait-elle, tandis que je baisais son front, ses cheveux, ses tempes… Partez vite !… Il n’est allé qu’à Padoue, en auto… Il a dû prendre, à Mestre, pour rentrer, le train de deux heures… Il arrivera dans cinq minutes !

Mais je m’étais assis au bord de son lit, je furetais dans ses dentelles, je lui parlais à voix basse…

— Écoute… écoute ! chuchotais-je. Écoute ! Laisse-moi t’expliquer…

— Vous n’y pensez pas ! Vous devenez fou !… Ici ?… ici ?… Vous auriez cette audace ? D’ailleurs, le voilà… le voilà ! J’entends du bruit dans le couloir !

Et l’on a frappé à la porte.

— Un télégramme, signora ! criait un groom dans la serrure…

La dépêche ouverte, le bambino reparti, elle a battu des mains, joyeuse ; elle a mis ses bras autour de mon cou ; elle a posé ma tête sur l’oreiller, contre la sienne…

— Regardez… regardez !… disait-elle… C’est de lui… C’est de mon mari… Regardez : « Une panne. Ne rentrerai que… »

Et nous ne lûmes pas plus avant.

XVII. L’itinéraire

Au dire du vieux Pausanias, la route que suivaient, pour atteindre le temple de Cnide, les pèlerins de la déesse Cypris, gravissait, d’abord, deux collines, d’égale hauteur et marquées, à leur sommet, d’une borne milliaire rose ; puis, redescendue dans la plaine, elle gagnait, après maint méandre, une petite pelouse en pente, qui, tout droit, menait au sanctuaire…

Mes baisers, — ô mon amie, ô ma Cypris, — mes baisers sont vos pèlerins !

XVIII. Croquis

Sur ses cheveux d’or, sa toque de chinchilla, — comme un nuage léger au-dessus d’un soir vermeil…

Sur sa gorge, son rang de perles, — comme des gouttes de rosée, le long d’un fil de la Vierge, entre deux boutons d’églantine…

Sur le tapis, à ses pieds, son jupon, ses dentelles, sa chemise, — comme une corbeille de fleurs blanches autour d’une statue d’albâtre.

XIX. Tourisme

Je vous ai promenés, mes yeux, parmi toutes les splendeurs du monde !

Vous avez vu le temple illustre où le sourire d’Athéna Polias dort, éternel, dans l’ombre des colonnades, comme une fleur entre les pages d’un livre ! Vous avez vu les sources d’Ilissus couler, goutte à goutte, ainsi que des larmes, sur le visage rose de l’Hymette ! Vous avez vu l’île enchantée où croissent les cyclamens sous les pas de Nausicaa ! Vous avez vu le ciel d’Orient, jonché de colombes et criblé de minarets ! Vous avez vu les mers étincelantes… les fleuves farouches… les jardins, les forêts, les lacs… et la Jungfrau, et l’Elbrous, plantés, tels des poignards, dans l’azur !

Je vous croyais à jamais repus… et, pourtant, vous ne connaissiez pas le paysage — la plaine blanche… la petite oasis, là-bas, au bout de l’horizon — qu’on aperçoit, quand on pose la tête sur la gorge de mon amie !

XX. Nuage

Au-dessus de son front, dans la buire, une fleur se pavanait.

— Pourquoi rester comme ça, disais-je… pourquoi rester, la joue sur la table, à faire la mine, à bouder ? C’est donc fini, nous deux ? On est donc brouillés… bien brouillés… brouillés pour toujours ?

— Oui, pour toujours… pour toujours !

Mais je lui ai parlé à l’oreille… et elle a répondu : « Je vous déteste ! »… elle a répondu : « Je vous pardonne ! »… elle a répondu : « Je t’adore ! »

Ce fut tout un roman d’amour, chaste et triste, en trois petits chapitres, — une minute, — à l’ombre d’une rose.

XXI. Une scène

À quoi bon mentir ? Je t’ai vue… je vous ai vus !… Si ! si ! je vous ai vus !… Il avait son air rêveur, comme toujours… Il faisait le beau et l’indifférent… Alors, tu t’es approchée et, haletante, tu as baisé ses mains, son front, sa bouche…Pourquoi nier ?… Tu croyais l’Accademia déserte… et j’étais là… je t’avais suivie… je te surveillais… Ah ! vilaine… vilaine et vicieuse !

Passe encore d’embrasser l’autre, son voisin, l’Antonello da Messina, qui, lui, est un homme, un gaillard robuste et râblé… Mais ce gamin, ce potache ! Le Saint-Georges ! Le Saint-Georges de Mantegna !

Du propre !

XXII. L’heure triste

Le bateau rose du soir, au bout de la mer bleue, s’incline et chavire… Dans la pergola, l’étoile du berger — regarde ! — a l’air d’être un fruit vermeil, suspendu à la clématite…

C’est le moment de pleurer notre larme quotidienne ! Mets ton chapeau… ouvre tes bras… serre ma tristesse contre ta tristesse… dis : « À demain ! À toujours ! À toujours ! »… et, avant de baisser ta voilette, laisse-moi lire, dans tes yeux, — pour que je puisse, cette nuit, quand je serai seul, me la réciter, — une ligne de ton âme… de ta pauvre âme nostalgique et tendre comme un sonnet d’Albert Samain !

Géographie politique.
Ernest Lémonon : L’Italie économique et sociale (1861-1912), Félix Alcan, 7 fr.

Tome CIV, numéro 385, 1er juillet 1913, p. 169-176 [173-174].

Si M. Garzon, dans son ouvrage sur l’Amérique latine, a suivi la méthode descriptive, illustrée de graphiques et de tableaux statistiques, M. Ernest Lémonon, auteur de L’Italie économique et sociale, 1861-1912, a préféré la méthode historique. Cette méthode a des avantages. Elle permet de déterminer assez exactement les influences subies par le mouvement économique, notamment les influences politiques ; elle favorise d’ailleurs l’expression des idées générales. En revanche, elle nuit à l’objectivité, parfois même à la clarté. Au lieu de réunir tous les faits économiques et gouvernementaux en de grandes périodes d’activité et de dépression, mieux eût valu, semble-t-il, que M. Lémonon les étudiât séparément, quitte à les grouper par la suite dans ses conclusions.

M. Lémonon, en effet, n’a pas distingué moins de six périodes de 1860 à 1912. Une période d’activité jusqu’en 1873, une crise provoquée en 1873 par la concurrence des pays neufs, et se prolongeant jusqu’à 1878 ; une reprise de 1878 à 1887 ; une nouvelle crise, causée par les lois protectionnistes en 1887 ; un renouveau de 1898 à 1907 ; enfin une dernière dépression qui persiste actuellement. Le caractère factice de cette division apparaît nettement dans le chapitre consacré à la crise économique de 1887. S’il est exact qu’à partir de cette époque l’agriculture, le commerce extérieur, le budget, la rente, la monnaie accusent un abaissement considérable en regard des années précédentes, nul ne peut nier que, par contre, la grande industrie textile et métallurgique a dû sa réussite à ce que M. Ferrero a nommé « le coup de main, protectionniste ». Je sais bien que M. Lémonon, avec beaucoup d’Italiens, conteste l’utilité de l’établissement de l’industrie dans la Péninsule ; je sais aussi que la bourgeoisie lombarde, qui domina en Italie, n’a eu en vue que son intérêt personnel en imposant au gouvernement le tarif de 1887. Il n’en est pas moins hors de doute que, pour un pays à population aussi dense, l’établissement de la grande industrie était d’une impérieuse nécessité.

À s’en tenir à l’aspect extérieur de la nouvelle Italie, toute grandiose et rajeunie, à considérer les chiffres sans les soumettre à l’examen, rien qui ne soit magnifique commerce extérieur imposant, touristes nombreux, épargnes des émigrants, adressées à la mère-patrie, budgets en excédent, tout cela se reflète dans le cours de la rente, qui est la plus ferme de l’Europe. Le fond des choses est moins brillant, et devrait retenir la confiance. M. René Bazin écrivait en 1894 : « L’État, les, provinces, les communes n’imposent pas la terre, ils la dépouillent. » Cela est resté vrai. L’Italie est arrivée à l’extrême limite de la compression fiscale ; et par le monopole des assurances, elle vient d’entamer ses dernières ressources. Écrasée de charges militaires, engagée dans une politique impérialiste au-dessus de ses forces, elle ne peut plus subvenir à ses travaux publics, si nécessaires surtout dans le Midi, et, désormais, elle n’a plus un centime à consacrer aux dépenses sociales.

Il est vrai que pour améliorer le sort des travailleurs, l’État italien s’en remet à la bienfaisance privée, à l’action sociale individuelle. Celle-ci, par la création des banques, populaires, des coopératives de crédit et de consommation, a en effet donné des résultats remarquables, et c’est un chapitre bien intéressant que celui où M. Lémonon fait l’historique de ces coopératives. Mais, en travers de ce mouvement réformiste, est un courant, révolutionnaire large et violent dont les grandes grèves de 1904 à 1908 ont permis de mesurer la puissance. Mieux instruits de leur intérêt véritable, les. syndicats, semble-t-il, adhéreraient maintenant au réformisme, vers où les Chambres du Travail et la C.G.T. commencent elles-mêmes à incliner. Cependant les. socialistes révolutionnaires restent très forts, et ils ont encore triomphé des réformistes au Congrès de Reggio-Émilie de juillet 1912.