(1916) Articles du Mercure de France, année 1916 « Tome CXVII, numéro 439, 1er octobre 1916 »
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(1916) Articles du Mercure de France, année 1916 « Tome CXVII, numéro 439, 1er octobre 1916 »

Tome CXVII, numéro 439, 1er octobre 1916 §

Lettres italiennes  §

Tome CXVII, numéro 439, 1er octobre 1916, p. 512-519.

Renato Serra §

Moins que partout ailleurs la littérature n’a chômé en Italie, pendant la guerre. Dans les journaux la disette du papier et la surabondance des nouvelles l’ont presque bannie : elle a résisté dans les livres et les revues.

Je ne parle pas de la « littérature de guerre » toujours débordante et, en général, médiocre comme dans tous les pays : bâclée à la hâte, fragmentaire, passionnée, elle se ressent profondément des défauts de l’improvisation. Il y en a pour toutes les bourses et toutes les intelligences : j’ai compté jusqu’à neuf collections d’ouvrages sur la guerre, depuis deux sous jusqu’à dix francs. Il y a, dans le nombre, des livres utiles comme sources d’information ; il y en a qui témoignent qu’ils ont été écrits par des hommes qui se donnent la peine de penser ; il y en a qui contiennent de bonnes pages de polémique du temps de la neutralité : pourquoi devrais-je cacher que, parmi ces derniers, celui où j’ai recueilli les meilleurs articles d’une fougueuse propagande commencée dès août 1914 (La Paga del Sabato. Milano, Studio Editoriale Lombardo) n’est pas le dernier ?

Mais, si on doit avouer toute la vérité, les seules pages inspirées par la guerre à un écrivain  italien  qui ne seront pas oubliées de si tôt, car leur valeur n’est pas simplement occasionnelle et nationale, mais, dans le plus large sens, lyrique et humaine, sont celles que nous a laissées Renato Serra, un des premiers et des meilleurs qui furent tués à l’ennemi. Son Esame di Coscienza d’un letterato (Milano, Treves), qui fut publié pour la première fois dans la Voce, avant la déclaration de guerre, analyse l’état d’âme d’un homme nourri de bonnes lettres et de hauts sentiments, qui attend et désire la guerre, cette guerre  italienne , mais qui est, en même temps, supérieur à ce déclenchement de fureurs ; qui voit, avec la sérénité d’un ancien, avec l’angoisse réfléchie d’une âme qui connaît le monotone passé et les immuables destinées des hommes, la radicale inutilité de la guerre. Il y a, dans l’esprit de ce fin lettré, qui était aussi un  italien  fervent élevé à l’école de Carducci, une discorde intérieure, un étrange dilemme : il veut agir, combattre, vaincre, mais il ne peut chasser la sensation que la guerre ne changera rien aux choses essentielles : cette vie, cette terre sont immobiles, les civilisations ont disparu, les races sont passées, on a remporté des victoires, on a essuyé des défaites ; les révolutions, les conquêtes ont bouleversé la surface, ont changé les noms : les hommes, avec leur grandeur et leur misère, sont toujours les mêmes et ces plaines et ces arbres et ces paysans qui travaillent, et le ciel sur nos têtes, et l’amertume du perpétuel inassouvissement de la vérité et de la beauté sont choses éternelles : « la guerre ne change rien ».

Ce dilemme, qui peut-être n’a pas surgi seulement dans l’esprit de Renato Serra, ne comporte qu’une solution : l’abandon à la destinée, le sacrifice de soi-même, l’obéissance à l’instinct de la nation. On dit que Serra a cherché la mort, sur le Carso, où il l’a rencontrée le 20 juillet 1915. Sa position intellectuelle était tellement difficile et provisoire que la balle autrichienne qui le tua fut, dans sa vie si pure, la seule conclusion digne de sa douleur. Il fut pleuré, il est pleuré par toute la nouvelle génération  italienne  : il le méritait par sa noble fin, par les espoirs qu’il avait donnés et qu’il n’aurait pas déçus.

Il était, sans contredit, le plus doué entre les nouveaux critiques qui ont entrepris de comprendre, après les teutonneries érudites de l’école historique et les teutonneries philosophiques de Croce, la poésie moderne et l’ancienne comme poésie et seulement comme poésie. Un petit volume de Saggi critici (Firenze, La Voce) où la poésie de Pascoli était, pour la première fois, abordée avec l’intimité nécessaire, attira sur lui l’attentive affection des connaisseurs ; son second et dernier livre, Le Lettere (Roma, Bontempelli), sorte de révision de la littérature  italienne  actuelle, lui assura une renommée qu’il méritait par la sûreté de son goût et l’indépendance, même dans les erreurs, de son jugement. Dans les derniers temps la littérature française l’attirait de plus en plus ; il avait publié un Remerciement pour une ballade de Paul Fort ; il préparait, un essai sur Rimbaud. Mais ce qu’il a laissé, excepté peut-être l’Esame où l’on rencontre des pages de prose émue et colorée qui révèlent le poète à côté du critique, ne donne une idée adéquate de sa riche et saine personnalité, de sa sensibilité délicate et avisée, de la foncière noblesse de sa nature et surtout des possibilités qui sont mortes avec lui.

Alfredo Panzini §

Parmi les amis de Serra, il faut compter au premier rang — avec Giuseppe De Robertis, qui lui a dédié un excellent numéro spécial de La Voce — Alfredo Panzini, romagnol et disciple de Carducci comme lui. Panzini est de beaucoup plus âgé — il est né en 1864 — et il a beaucoup publié, mais il a été découvert par la critique seulement depuis quatre ou cinq années. Maintenant il est reconnu presque partout comme un des écrivains les plus personnels de la dernière littérature ; même le grand public commence à lire ses livres et, ce qui est plus étonnant encore dans notre pays, à l’acheter. Il a commencé en 1895 avec un petit livre sur l’évolution de Carducci ; depuis il a publié des recueils de nouvelles (Piccole Storie del Mondo Grande ; Le Fiabe della Virtù ; Cos’è l’Amore ; Donne, Madonne e Bimbi, etc.) Mais il a trouvé l’expression la plus accomplie de son âme complexe de sceptique sentimental, d’humaniste moderne et d’humoriste tendre, dans les récits décousus et charmants de ses voyages capricieux dans les provinces : La Lanterna di Diogene ; Viaggio circolare di un letterato. On lui doit aussi un petit roman fantaisiste, entre l’ancien et le moderne, sur Socrate (Santippe) et enfin Il Romanzo della Guerra (Milano, Studio Editoriale Lombardo), qui est le journal anxieux et passionnant, des craintes et des espoirs d’un  Italien  de cœur qui avait toujours aimé la paix et qui est conduit, par la force des événements et la leçon terrible des choses, à désirer la guerre et à haïr l’Allemagne. Il y a peu d’ Italiens  qui haïssent si profondément et naïvement les Allemands comme ce professeur désabusé qui aime l’amour et qui cache, sous le sourire chrétien, un détachement si profond et désespéré de toutes les réalités du monde.

Son dernier roman, La Madonna di Mamà (Milano, Treves) retrace l’histoire d’un pauvre précepteur égaré dans le grand monde à la veille de la guerre. Aquilino est une espèce de Julien Sorel moins ambitieux et plus emporté. Il croit aux idées, à la vertu, aux anciens, aux femmes : il est en butte aux caprices d’un enfant malicieux, très modern style, au mépris des gros messieurs universitaires qui trônent dans le salon de la marquise, aux bizarres ironies du marquis. Mais il arrive bientôt à se déniaiser : il devient l’amant de la mère et de la miss de son élève : il prend la dernière après la mêlée d’une des dernières manifestations contre la neutralité. Il y a peu d’action ; beaucoup de causeries. Le charme du livre est surtout dans la psychologie des personnages, dans les pensées qui échappent à l’écrivain et à son héros, dans l’écriture souple et parfaite. Il y a toujours l’artiste averti et délicieux qui joue avec l’émotion et l’ironie : mais parfois l’émotion tourne à la sensiblerie et l’ironie est empoisonnée de sarcasme. Il faudra revenir sur l’art d’Alfredo Panzini : pour le moment il faut retenir ce nom qui est de la demi-douzaine de ceux qui comptent.

Scipio Slataper §

La jeune littérature a perdu avec Scipio Slataper (1888-1915) un écrivain qui avait su s’affirmer avec un petit livre âpre et savoureux, inspiré des plateaux que les  Italiens  sont en train d’arracher, pierre par pierre, à l’ennemi. Il Mio Carso (Firenze, La Voce) dont on a publié une deuxième édition après sa mort, était une espèce d’autobiographie physique et cérébrale d’un jeune homme robuste et rêveur qui se plaît à jouer le barbare et qui fleurit de beaux souvenirs et d’égarements emphatiques une fondamentale aridité. Il y a dans ce livre un art saccadé et tordu qui parfois éclate en fusées de primitive fraîcheur, mais il n’arrive à s’évader, malgré son parfum de terroir, du sensualisme dannunzien. Scipio Slataper était triestin, et d’origine slave ; il avait combattu l’irrédentisme superficiel de l’avant-guerre dans une série d’articles qui lui valurent la rancune des  Italiens  de Trieste : il a racheté par sa mort ses sympathies pour sa race. On annonce de lui un livre sur Ibsen, thèse universitaire qu’il avait remaniée pour la publication. Il avait fait connaître, le premier en Italie, le dramaturge Hebbel. Mais, bien que slave de race et un peu allemand de culture, il était surtout  italien  : il a écrit de bonnes pages  italiennes , il est tombé pour l’Italie.

Guido Gozzano §

Il nous faut aussi dire quelques mots d’un troisième mort : mais celui-là n’a pas eu le bonheur de mourir devant l’ennemi : Guido Gozzano, bien que jeune encore, est mort de phtisie en août. Il jouissait d’une certaine renommée par ses poésies simples et nostalgiques, où se rencontraient quelques trouvailles de mots et d’images, et où il évoquait le monde vieillot de 1840 « avec ses bonnes choses de mauvais goût » et le monde provincial et mélancolique tel qu’il était vu par les yeux ironiques d’un homme qui en avait assez des fausses grandeurs des romantiques et de d’Annunzio. Son inspiration était voisine, pour certains côtés, de celle de Jammes, mais il y avait aussi, dans sa nonchalance de conquérant bourgeois, un reflet du Musset des beaux jours. C’était un petit dandy malade qui avait le courage de sa faiblesse et l’orgueil de sa renonciation : faible, au fond, et de souffle court, mais avec quelque chose de fascinant et d’aimable. Dans ces dernières années il était tombé dans le démarquage : il avait lu Maeterlinck et il s’était même approprié des pages entières du mystique belge. Il laisse, dit-on, un poème inachevé sur les papillons.

Guido da Verona §

Malgré les pertes qu’elle a essuyées dans les derniers temps, la littérature est toujours florissante. Des jeunes, des nouveaux remplacent les disparus et les fatigués.

La vieille garde des romanciers et des conteurs continue à produire : dans cette année même MM. Zuccoli et Pirandello et Mmes Serao et Deledda ont mis dans le commerce de nouveaux livres que le public ne s’arrache pas, mais qui font tout de même leur petit bonhomme de chemin parmi la clientèle affectionnée de la Maison Treves Frères. Il ne faut chercher ni l’art ni le nouveau dans ces produits de l’industrie littéraire : chacun de ces écrivains a désormais ses procédés, ses clichés. Ils sont quelquefois bons, plus souvent médiocres, presque jamais extraordinaires. Ils sont satisfaits et ils satisfont ; ils gagnent et font gagner : cela leur suffit.

Dans la troupe des écrivains goûtés par le public moyen de la bourgeoisie cultivée, de la ploutocratie et même de l’aristocratie, il faut mettre à part le romancier Guido da Verona, qui s’efforce, bien qu’il ressemble sous quelques rapports à ses confrères, de se rénover de temps en temps. Dans le Cavaliere dello Spirito Santo (Milano, Baldini e Castoldi) il avait essayé une espèce de satire aristophanesque moderne qui ne manquait pas d’un certain esprit. Dans le livre qui vient de paraître, Mimi Bluette (Milano, Baldini e Castoldi) il a créé le roman bilingue, où la narration est en  italien  et le dialogue en français. Mimi Bluette est une petite putain  italienne  qui devient danseuse et fameuse à Paris, et qui se hasarde jusqu’au fond de l’Algérie pour retrouver un amant mystérieux qui s’est enfui à l’anglaise et s’est enrôlé dans la Légion Étrangère. Dans ce roman, auquel le dialogue assez alerte et parisien donne une sympathique allure, Guido da Verona montre un souci louable de l’écriture qu’il avait ignoré ou refoulé jusqu’ici. Il y a même du lyrisme et de la couleur : les pages qui racontent le voyage angoissant de la petite amoureuse à travers le désert sont les meilleures que nous devons à cet écrivain fécond et fortuné.

Les futuristes §

Les jeunes travaillent beaucoup et avec une volonté toujours plus éclairée de sortir des ornières de leurs aînés. Le groupe futuriste a beaucoup donné, mais la plupart des derniers livres de l’école ne sont pas — à l’exception de Piedigrotta de Cangiullo (Milano, Poesia) et de Equatore Notturno de Meriano (Milano, Poesia), qui sont composés de mots en liberté — exécutés selon les formules futuristes. Le Bel Canto de Buzzi (Milano, Studio Editoriale Lombardo) est un recueil de poésies médiocres sur des sujets surannés avec la métrique la plus traditionnelle ; le Retroscena de Mario Carli (Milano, Studio Editoriale Lombardo) est assez intéressant comme donnée : la genèse d’un roman dans l’esprit d’un artiste, mais il se ressent de Poe et des symbolistes. Con Mani di Vetro de Bruno Corra et Avventure Spirituali de Emilio Settinelli (Milano, Studio Editoriale Lombardo) sont de petits poèmes en prose qui contiennent par ci par là des trouvailles curieuses, des tentatives remarquables d’analyse cérébrale mais, en somme, rien de bien nouveau et qui se détache de la littérature préexistante.

Corrado Govoni apparaît encore dans les listes du futurisme, mais sa poésie nostalgique et paysanne, décadente et primitive, n’a rien à voir avec les modèles orthodoxes du groupe. Son dernier volume, L’Inaugurazione della Primavera (Firenze, La Voce), renferme peut-être ses meilleurs poèmes. Mais Govoni réclame une chronique pour lui seul : bien qu’inégal, diffus et monochrome, il est le plus grand de nos poètes naturistes. Il a publié aussi un curieux album de Rarefazioni (Milano, Poesia) qui sont des images lyriques en prose entremêlées avec des images naïves dessinées par le poète lui-même : ils n’ont aucune relation, malgré les apparences, avec les « mots en liberté ».

Le groupe futuriste a fondé une nouvelle revue à Florence, l’Italia Futurista (dirigée par MM. Corra et Settimelli), mais le mouvement, depuis la séparation de MM. Carrà, Palazzeschi, Papini et Soffici et la mort de Boccioni (tombé de cheval pendant qu’il faisait, à Vérone, son service dans l’artillerie) c’est-à-dire des artistes les plus originaux et remuants, a beaucoup perdu de son importance et de son influence.

Ardengo Soffici §

Parmi les écrivains d’avant-garde qui travaillent en dehors des écoles, il faut placer au premier plan Ardengo Soffici, qui a donné dernièrement son chef-d’œuvre : un album de « simultanéités » et de « chimismes » lyriques. (BIF§ZF+18, Firenze, La Voce). On y découvre l’influence de Rimbaud, de Mallarmé et des « mots en liberté » des futuristes, mais la personnalité de Soffici est tellement heureuse et il est si sûr de ses moyens d’artiste qu’il aboutit presque sans efforts à une poésie exquise et compliquée, riche de surprises et de nouveautés et bien à lui. Il n’est pas possible d’analyser en quelques lignes les résultats auxquels il est arrivé : il faudra parler longuement de cet écrivain qui mérite d’être connu et apprécié dans cette France qu’il aime d’un amour ancien et profond et dont il a fait connaître en Italie les poètes et les peintres les plus avancés et les plus exceptionnels.

Carlo Linati §

À ses côtés, Carlo Linati semble presque un ancien. Il se fit connaître, il y a quelques années, par un roman autobiographique, Duccio da Bontà, dont on remarqua le style légèrement archaïque, mais très sûr et vivant. Il nous offre maintenant un petit recueil de poèmes en prose Doni della Terra (Milano, Studio Editoriale Lombardo) où la précision et la minutie de la langue riche et fouillée ne détruisent pas l’atmosphère de sombre poésie qui tombe parfois, malheureusement, dans la froideur. Mais Linati est un artiste jeune, très conscient et qui cherche : il s’est appliqué, ces derniers temps, à traduire des pièces anglaises (Gregory, Yeats, Synge) mais on peut beaucoup espérer de son labeur sérieux et obstiné. Avec MM. Bernasconi et Puccini, il forme ce qu’on pourrait appeler le « groupe lombard », qui se rattache aux traditions de Dossi et Lucini et, par-delà Rovani, même au vieux Manzoni.

Vincenzo Cardarelli §

Le nom de Vincenzo Cardarelli est presque inconnu, même au public lettré. Prologhi (Milano, Studio Editoriale Lombardo) est son premier livre. Il avait collaboré à la Lirica de Rome et à la Voce de Florence, mais on attendait ces poèmes pour le juger. Cardarelli est le chef, avec MM. Bacchelli et Cecchi, d’un groupe qu’on pourrait nommer des « poètes moralistes ». C’est un homme tourmenté qui se connaît très bien et qui a la conscience de l’acuité de son introspection : sa poésie est trempée dans l’abstraction philosophique et psychologique. Il analyse et raisonne sa vie intérieure moment par moment : il accouple volontiers l’adjectif moral avec le substantif matériel ; il se plaît dans les obscures complications des états d’âme, il se juge, il se contrôle sans indulgence ni répit. En réalité il donne moins que ce qu’il promet : il y a de la coquetterie mystique dans sa manière et quand il lui arrive d’être franchement poète il revient, comme d’Annunzio ou Soffici, au naturalisme extérieur qui se complaît dans la perfection musicale et coloriste des mots bien choisis. Néanmoins Cardarelli s’est assuré sa place dans la poésie  italienne contemporaine et son œuvre mérite d’être suivie avec attention.

Les jeunes §

Un des plus jeunes parmi les poètes nouveaux est Nicola Moscardelli qui, après la Veglia et l’Abbeveratoio, vient de publier son troisième recueil de poésies (Tatuaggi, Firenze, La Voce). Il est en train de se délivrer de l’influence autrefois par trop visible de Palazzeschi, mais il cherche toujours sa voie : tempérament élégiaque assez doué, bien que sujet à tomber dans la prolixité, il s’efforce vaillamment sur le champ de bataille, où il a été blessé, et dans la littérature, où il commence à être discuté, d’arriver aux premières places.

Les journalistes ont beaucoup loué le dernier livre de M. Rosso di San Secondo (Ponentino, Milano, Treves) qui s’était fait connaître avec les Élégies à Maryke. Rosso di San Secondo, Sicilien, a été prôné dans les milieux littéraires par M. G.-A. Borgese, critique sicilien et professeur de littérature allemande à l’Université de Rome. On dit qu’il a du talent et qu’il faut beaucoup attendre de lui. Je veux bien l’espérer avec ses amis car ces contes ne s’élèvent pas au-dessus d’une honnête moyenne et leur écriture n’a rien d’étonnant.

Pour être complet il faut citer aussi deux livres de critique : le premier volume de la Storia della Letteratura Inglese de Emilio Cecchi (Milano, Treves), où il y a des chapitres très bien écrits, mais où les appréciations ne sont ni très nouvelles ni très profondes ; et les Stroncature de Giovanni Papini (Firenze, La Voce), recueil d’essais polémiques et exégétiques, où l’on peut lire, à côté des éreintements célébrés de Croce, de d’Annunzio, etc., des chapitres sur Tristan Corbière, Remy de Gourmont et Romain Rolland.

Les revues §

Les Revues littéraires bien connues La Voce (Firenze, Direct. G. de Robertis) et la Riviera Ligure (Oneglia. Direct. M. Novaro) continuent, malgré la guerre, à maintenir le culte de la poésie pure : d’autres ont surgi sur leurs traces : La Diana (Napoli), La Brigata (Bologna, Direct. MM. Binazzi et Meriano), Le Pagine (L’Aquila, Direct. MM. Moscardelli et Titta Rosa) qui témoignent de la vitalité de notre jeunesse littéraire durant l’orage effrayant déchaîné par les sinistres valets des Hohenzollern.

À l’étranger. À travers la Presse.
La presse alliée [extrait] §

Tome CXVII, numéro 439, 1er octobre 1916, p. 557-560 [560].

Depuis qu’elle est entrée dans le conflit européen, l’Italie ne jouit pas d’une bonne presse dans les pays neutres. Le grand historien Guglielmo Ferrero donne à cette propagande anti-italienne une origine allemande et écrit à ce sujet dans le Secolo :

À partir du jour où l’Italie a déclaré la guerre à l’Autriche, j’ai reçu de nombreuses lettres, aussi bien d’Amérique que d’Europe, surtout de la Suède et de la Suisse — qui me racontaient toutes la même choses, et renouvelaient la même invitation. Elles rapportaient comment les Allemands s’efforcent de toutes façons de faire croire que l’Italie, après avoir reçu d’innombrables bienfaits de l’Allemagne et de l’Autriche, les a payés en essayant de poignarder traîtreusement l’empire des Habsbourg au moment du danger.

Les faits qui confirment les inquiétudes de ces amis inconnus sont désormais trop nombreux pour qu’il soit prudent de négliger plus longtemps les conseils qui nous viennent de tous les côtés. Il suffit, pour donner un exemple, de rappeler qu’au Mexique, où l’Allemagne tient à tout prix à susciter quelque nouveau trouble afin de distraire les États-Unis des affaires d’Europe, nos ennemis ont choisi l’Italie comme point de mire de leur propagande contre les Alliés. Ils ont même publié un timbre commémoratif de la guerre, sur lequel est imprimé, en allemand et en espagnol : « Souvenez-vous de la trahison de l’Italie ! »

Il est facile, en effet, surtout dans les pays lointains, de calomnier l’Italie et cela pour une raison dont il faut se rendre compte. Il ne faut pas croire qu’au Mexique, en Californie, etc., le public — dans le public sont comprises aussi les classes cultivées — soit assez au courant des complications de la politique européenne, pour se rendre compte d’une façon exacte des raisons qui nous ont détachés de nos anciens alliés et en ont fait aussitôt pour nous des ennemis.

Cela veut-il dire que, les bras croisés, nous devons nous borner à regarder agir nos ennemis ? Ces calomnies nous nuisent et nuisent à nos alliés. Elles nous nuisent, parce que peu à peu elles pourraient laisser dans le monde, et surtout en Amérique, un fonds de malveillance et de soupçon, dont il ne serait pas facile de venir à bout, la guerre finie, même après une grande victoire.

Pour combattre cette propagande il ne suffit pas de quelques écrits, ou de discours isolés, qui se perdent dans le tumulte immense qui fait trembler le monde entier. Il faut une propagande suivie, comme seul le gouvernement peut en organiser. Il ne faut ni beaucoup de monde ni beaucoup d’argent ; cependant il faut que ceux à qui sera confiée cette tâche s’y dédient entièrement et soient pourvus des moyens matériels nécessaires pour faire connaître à des peuples de langue et de culture différentes l’histoire de notre politique, le plus clairement et le plus succinctement possible.

Notre cause apparaîtra victorieuse au monde quand nous aurons prouvé — et ce sera facile, parce que c’est vrai — que nous voulions la paix et que nous n’avons décliné le pacte d’alliance que parce que nos alliés voulaient faire la guerre à l’Europe entière.